Ten Years Without Zoran Djindjic

In English, French
I met Djindic before he became “the” Djindic. He jumped over the office table and shook my hand when our mutual friend introduced me as a feminist, ironically. I remember, too, that afterwards, whenever he would meet me, he would shake my hand in a feminist leftist way — but not ironically, on the contrary, seriously amused.

Later on, when he became public domain, we no longer met privately — only randomly. He was the most important Serbian politician of the 20 century, who managed to step into the 21st, who toppled Milosevic, who was eventually killed by state mafia resisting his progressive steps toward a modern Serbia.

– History marches with big steps, he once said, when his daughter was just born and we sat at his place in his small apartment. He was regretting his lack of time for a private life.

– You are behaving like a granny, you know, he told me on one occasion when I was worrying about one unpaid check in the midst of a calamitous economic fall — a criminal state robbing it’s citizens of their bank accounts. I wasn’t offended by this remark — it made me come to my senses. The state’s elderly pensioners were famous for voting for Milosevic, while I didn’t even have a real job.

Once we spoke about the future of Serbia and he said: anyone with a grain of sense would leave Serbia. There is no future here.

He didn’t leave. Those who listened to him carefully didn’t leave either.

A couple of times I really got angry with his words and deeds: I was present at a uncomfortable discussion about his visit to Pale and the Bosnian Serbian leaders now indicted as war criminals in Hague… Then again, I was angry when I was the victim of street violence in the gay parade in 2001, and Djindjic declared that it was “too early” for such political issues.

While I am writing this, in my mind I have all the time the day of his murder. A steamy hot day, nervous; I am rushing to the ministry of health to do some paperwork. I am crossing the Nemanjina street, and the parallel one behind the government : I see the parking lot where the assassination is going to happen, I see the guard stepping out of his booth with burek in his hand. I want to cross the parking lot in order to reach my destination faster, he stops me: You can’t do this, this is the building of the government. I haven’t the foggiest but I remember how this parking lot seems very informal and unguarded. It’s absurd that I cannot cross it.

I remember the empty street where the killer Zvezdan was parked in waiting. I remember entering the department of health in time, that they are calling out my name to get my papers and that my cell phone is ringing. In tears my lawyer is screaming: they killed him, they killed Djindic… I am throwing the papers and running back home…

I am switching on the TV, phoning everybody I know and of course I see, I know, oh I am getting it all very well. Dark fear is rising from my guts. When my mother died, I said to my cousin: I will ask my mom where the family jewels are so we can keep them for our children. I felt something similar on March 12, 2003: let us ask Djindjic just a couple of things more, even through a TV screen, before they bury him forever.

Then the collective tears follow: of his crew, of the government, that terrible burial in the ugliest church in the Balkans, then the action Sword to get all the criminals involved in his murder, then the bumper stickers action all over Serbia STOP THE CRIME: endless conversations with citizens who are willing to help in whatever may be necessary. In particular I remember one student whom I met at midnight on the street: she snatched all of my bumper stickers and said, I will do it in my university, you go to sleep. Then she burst in tears.

Then commenced the slow but certain restoration of Milosevic’s friends, visible and invisible. I wasn’t politically aware altogether of what a desperate situation his death had brought to us.

The last awareness I had was terrible: in the court in Belgrade , Bugsy, the protected witness, is muttering some half truths about the murder. Then Zvezdan the killer stands up as a winner, the guy who killed his country’s president out of patriotism and who bequeathed the gun to the museum of history.

I was sitting next to an unknown woman who seems to be in court just to warm her bones, a couple of Bugsy’s friends, me, and that’s it.

Djindic was a very popular man. Even people who didn’t agree with him liked him. His enemies thought well of him. His murderers, too.

Where are these people now, what are they thinking, what about their future and conscience? I don’t think it is a matter of a democratic party, his family. Not even of politicians and philosophers who are swearing on his grave using his words. It is a matter of all of us who gained a part of our civil identity in Serbia thanks to his political courage.

We can say all we want to say, in favor or against his politics, but thanks to him, history advanced in big steps forward — and without him, history limps and crawls back into the dark.

Dix années sans Zoran Djindjic

J’ai rencontré Djindic avant qu’il ne soit devenu « le » Djindjic. Il s’est élancé au-dessus de la table et m’a serré la main après qu’un ami mutuel m’ait présentée à lui comme une féministe, ironiquement. Je me souviens aussi que, par la suite, lorsqu’il me rencontrait, il voulait me serrer la main de la façon des féministes de gauche – mais sans ironie, au contraire, et avec un amusement sérieux.

Plus tard, lorsqu’il est devenu de domaine public, nous ne nous sommes plus rencontrés en privé – toujours par hasard. Il était le politicien serbe le plus important du 20e siècle, qui était parvenu à faire un pas dans le 21e siècle, qui avait renversé Milosevic, et qui a été tué par la mafia d’Etat qui s’opposait à tout pas supplémentaire vers une Serbie moderne.

– L’histoire avance à grands pas, avait-il dit un jour, sa fille venait de naître et nous nous étions assis ensemble dans son petit appartement. Il regrettait son absence de temps pour une vie privée.

– Tu te comportes comme une grand-mère, le sais-tu, m’a-t-il dit à une occasion, alors que j’étais préoccupée par un chèque impayé, nous étions à l’époque dans une crise économique vertigineuse – un Etat criminel qui volait ses citoyens via leurs comptes bancaires. Je n’ai pas été offensée par sa remarque – elle m’a fait réfléchir. Les personnes âgées qui percevaient une pension de vieillesse de l’Etat étaient réputées pour voter pour Milosevic, alors que moi je n’avais même pas de véritable travail.

Un jour, nous avons discuté de l’avenir de la Serbie et il a dit : Toute personne ayant une once de bon sens quitterait la Serbie. Il n’y a pas d’avenir, ici.

Il n’est pas parti. Ceux qui l’ont écouté attentivement ne sont pas partis, eux non plus.

Plusieurs fois j’ai été dans une grande colère devant ses propos et ses actes : j’étais présente lors d’une discussion désagréable sur la visite qu’il avait rendue à Pale et aux leaders serbes de Bosnie qui sont aujourd’hui accusés de crimes de guerre à La Haye… Et puis aussi, j’ai été en colère lorsque j’ai été victime d’un acte de violence de rue, lors de la gay pride de 2001, Djindjic avait déclaré qu’il était « trop tôt » pour des questions politiques comme celle-là.

Alors que j’écris ceci, j’ai en permanence à l’esprit le jour de son assassinat. Un jour très chaud, nerveux. Je me rends avec précipitation au ministère de la santé pour régler des paperasses. Je traverse la rue Nemanjina, et celle qui est parallèle à l’arrière du bâtiment du gouvernement. Je vois le parking où aura lieu l’assassinat, je vois le garde à l’extérieur de sa guérite, un burek à la main. Je veux traverser le parking pour atteindre ma destination mais le garde m’arrête : tu ne peux pas, c’est le bâtiment du gouvernement. Je me souviens comment ce parking semblait tout à fait informel et non gardé. C’est absurde de ne pouvoir le traverser.

Je me souviens de la rue vide où se trouvait Zvezdan, l’assassin, durant l’attente. Je me souviens être entrée dans le département de la santé à temps, et on m’a appelée par mon nom pour recevoir mes papiers, et à ce moment mon téléphone a sonné. Mon avocat me disait en pleurant : ils l’ont tué, ils ont tué Djindjic… J’ai laissé les papiers et j’ai couru à la maison…

J’allume la TV, je téléphone à tous ceux que je connais et bien sur je vois, je sais, oh je comprends tout très bien. Une peur noire jaillit de mes tripes. Quand ma mère est décédée, j’ai dit à mon cousin : je vais demander à ma mère où se trouvent les bijoux de famille pour qu’on les emporte pour les enfants. J’ai éprouvé quelque chose de similaire le 12 mars 2003 : laissez-nous demander à Djindjic encore l’une ou l’autre chose, même via un écran de télévision, avant qu’ils ne l’enterrent à jamais.

Alors ont surgi les larmes collectives : de ses amis, du gouvernement, ce terrible enterrement dans la plus hideuse des églises des Balkans, et puis l’opération Lame pour arrêter tous les criminels impliqués dans ce meurtre, puis l’opération d’autocollants « Stop au crime » partout en Serbie, des conversations sans fin avec les citoyens qui voulaient apporter leur aide à ce qui serait nécessaire. Je me souviens en particulier d’une étudiante que j’ai rencontrée à minuit dans la rue, elle a pris la totalité de mes autocollants et m’a dit : Je les collerai dans mon université, allez dormir. Et puis elle a éclaté en sanglots.

Puis a débuté la lente et inexorable restauration des amis de Milosevic, visible et invisible. Je n’étais pas consciente de la situation politique désespérée que sa mort avait entraînée.

La dernière prise de conscience que j’ai eu a été terrible : dans le tribunal de Belgrade, un témoin protégé disait à mi-voix des demi-vérités concernant le meurtre. Et l’assassin, Zvezdan, s’est levé comme un gagnant, l’homme qui avait tué le président de son pays par patriotisme et qui léguait son arme au Musée de l’Histoire.

J’étais assise à côté d’une dame inconnue de moi, qui semblait présente au tribunal à la seule fin de réchauffer ses os, quelques amis du témoin protégé, moi, et puis c’était tout.

Djindjic était un homme très populaire. Même les gens qui n’étaient pas d’accord avec lui l’aimaient. Ses ennemis pensaient du bien de lui. Ses assassins, aussi.

Où sont ces personnes aujourd’hui, à qui pensent-elles, qu’en est-il de leur avenir et de leur conscience ? Je ne pense pas que ce soit la question d’un parti démocratique, de sa famille. Pas même des politiciens et des philosophes qui lancent des promesses sur sa tombe en utilisant ses mots. En fait cela nous concerne nous tous, nous qui avons gagné une partie de notre identité civile, en Serbie, grâce à son courage politique.

Nous pouvons dire tout ce que nous voulons, en faveur ou contre sa politique, mais grâce à lui, l’histoire a fait de grands pas en avant – et sans lui, l’histoire piétine de nouveau dans l’obscurité.

Jasmina Tesanovic
Trad. D. Grcic.

About jasminatesanovic

Jasmina Tešanović (Serbian: Јасмина Тешановић) (born March 7, 1954) is a feminist, political activist (Women in Black, Code Pink), translator, publisher and filmmaker. She was one of the organizers of the first Feminist conference in Eastern Europe "Drug-ca Zena" in 1978, in Belgrade. With Slavica Stojanovic, she ran the first feminist publishing house in the Balkans "Feminist 94" for 10 years. She is the author of Diary of a Political Idiot, a war diary written during the 1999 Kosovo War and widely distributed on the Internet. Ever since then she has been publishing all her work, diaries, stories and films on blogs and other Internet media.
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3 Responses to Ten Years Without Zoran Djindjic

  1. Pingback: Ten Years Without Zoran Djindjic | Zokster Something

  2. Jovan Radovanović says:

    Čitam ove tvoje redove, Jasmina, sa velikim uzbuđenjem…Upravo sam tako doživljavao Đinđića, od prvog susreta, neke tamo daleke godine kada je mlad, s minđušom u uhu, lenonkama, repićem, ušao u redakciju u kojoj sam radio sa tekstom za “Nedeljnu Borbu”…pa do smrti. Mi, novinari, jedva smo čekali da donese svoj tekst, okružili bismo ga sa svih strana, sa hiljadu pitanja. Još nije bio ni šef stranke, ni vođa opozicije, ni premijer, bio je mlad, duhovit, pre svega neko ko je emanirao pozitivnu energiju, sa živim očima, uvek radoznao i tako pun znanja o svemu i svačemu…
    Da, posle ubistva jeste pao mrak na Srbiju.
    I još traje.

  3. znas sta se sada meni cini posle toliko godina blacenja i velicanja djindjica da smo zaboravili koliko je covek zapravo bio normalan i jednostavan, jedan od nas
    !

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